Alors que l'IUG s'apprête à joindre ses forces avec celles de l'IGA, son vieux compagnon de route, au sein d'une nouvelle composante de l'Université Grenoble Alpes, il est temps d'en écrire l'histoire et d'en partager les mémoires. Un projet de collecte de témoignages d'anciens enseignants-chercheurs et étudiants est en cours.

Samuel Martin, ancien étudiant de l'IUG dès 1973, doctorant puis Maître de conférences jusqu'en 2016, nous livre son témoignage. D'autres témoignages viendront bientôt croiser son regard sur l'Institut.

Épisode 1 : l’Institut dans la cité

L’IUG, qui s’appelait alors Unité d’Enseignement et de Recherche « Urbanisation Aménagement », est né en 1969.

Il est apparu dans le prolongement de l’effervescence de mai 1968 mais aussi de l’élection quelques années plus tôt (1965) d’une équipe inspirée par un socialisme municipal renouvelé et qui allait se lancer dans la réalisation des équipements d’infrastructures et de superstructures nécessaires à l’accueil des Jeux Olympiques d’hiver de 1968 (en moins de trois années cette équipe allait devoir restructurer la ville pour accueillir les JO).

Sa création relève de la conjonction de deux éléments. Le premier est lié à la critique exercée par plusieurs hauts fonctionnaires du Ministère de l’Equipement issus de grandes écoles voire de l’ENA, souvent contractuels, de la politique urbaine de l’Etat. Celle-là, jugée trop centraliste, technocratique, brutale et ségrégative (mise en place des ZUP, projets de grandes voiries urbaines, planification peu négociée) devait être remise en cause. Ces hauts fonctionnaires souhaitaient s’émanciper de la tutelle étatique et migrer vers d’autres cieux.

Le deuxième élément est l’existence de cette nouvelle municipalité rassemblant des élus issus des groupes d’action municipale et de la mouvance socialiste elle aussi critique (notamment le PSU). Une bonne partie de ces élus partageait cette volonté de promouvoir une nouvelle politique urbaine, jugée par certains expérimentale, notamment en matière de grands ensembles, expérience qui sera à l’origine, à juste titre ou pas, de l’expression « le laboratoire urbain grenoblois ». Ces hauts fonctionnaires qui connaissaient ces élus grenoblois, notamment pour les avoir rencontrés dans des réunions de commissions de Plan, deviendront rapidement eux-mêmes élus, fonctionnaires territoriaux ou enseignants dans un institut qui devint et délibérément la caisse de résonance de ces expérimentations. Celles-ci devaient être nourries de l’enseignement et de la recherche en urbanisme, en même temps qu’elles nourrissaient cet enseignement et cette recherche.

Des liens étroits se sont ainsi noués entre élus, hauts fonctionnaires et techniciens municipaux au sein même de l’IUG où ils côtoyaient les premiers enseignants. Jean Verlhac, adjoint à l’urbanisme de la Ville, avant d’en devenir 1er adjoint, fut ainsi le premier directeur de l’IUG. Très pris par ses occupations municipales, il laissera la place à C. Lacroix, lui-même adjoint aux travaux dans les années 1970 et 1980 tandis que G. Mas, sa secrétaire, deviendra responsable de la bibliothèque de l’Institut. Les locaux d’enseignement, situées en plein centre-ville, jouxtant l’agence d’urbanisme récemment créée, étaient en outre mis à disposition gratuitement.

Ces liens entre enseignement, recherche et engagements dans la cité seront parfois dénoncés mais ils n’étaient pas propres à l’IUG, les universités grenobloises étant liées historiquement aux contextes industriels et sociaux.

Épisode 2 : l’Institut dans l’université

Ces liens étroits de l’IUG avec le monde professionnel de l’urbanisme et les élus rendaient délicat son positionnement au sein de l’université perçue comme exerçant une tutelle pas toujours bienvenue. Installé au centre-ville, très à l’écart du nouveau campus, faisant appel à des intervenants extérieurs nombreux, jugé idéologiquement inféodé à la Ville, l’IUG apparaissait sinon comme un enfant terrible, du moins comme un électron libre à contrôler, peu au fait des us et coutumes du sérail universitaire. Mais derrière ce conflit larvé se dessinait un autre enjeu : celui de l’enseignement de l’urbanisme comme discipline universitaire. Pour que le contrôle exercé par l’université devienne légitime et que l’IUG s’intègre complètement dans cette université, il fallait que l’urbanisme soit reconnu comme discipline à part entière, ce qui sera l’objet d’âpres combats.

Pour les fondateurs de l’IUG, qui étaient aussi des militants, si cette question n’était pas centrale, elle les obligeait à se positionner. Pour eux l’« urbanisme » était plutôt une pratique à enseigner, qui prenait place dans une sorte d’école d’art appliqué (1).

La place accordée à l’IUG par l’université n’allait pas de soi. Et ce n’est pas un hasard si cette dernière et l’IUG lui-même hésitèrent sur les modalitès d’intégration de l’institut dans l’université : fallait-il que l’IUG demeure une UFR autonome, devait-elle être rattachée à la science économique (le développement), ou à la géographie ? Pouvait-elle se rapprocher de l’Ecole d’Architecture qui ne dépendait pourtant pas du Ministère de l’Eduction Nationale mais de celui de la Culture ? Les débats furent et demeurent vifs.
Il fallut attendre l’arrivée, plus nombreux, d’enseignants sur poste, purs produits de l’université, et celle d’un nouveau directeur, Alain Motte, venu de l’Institut d’urbanisme d’Aix-en-Provence. Etranger au milieu local – mais c’est le lot de beaucoup de « Grenoblois » - n’exerçant aucune activité élective, professeur d’université, A. Motte reprendra en mains l’institut. Il introduira davantage de rigueur dans un institut « ouvert aux quatre vents » - mais pour cette raison d’une grande richesse intellectuelle - et le structurera un peu mieux. On assistera alors à un rapprochement plus net entre l’IUG et l’université qui fut concomitant avec la défaite socialiste aux élections municipales de 1983.

Épisode 3 : l'Institut dans les cités

Au début des années 1990, B. Pouyet succèdera à A. Motte désireux de retourner à Aix-en-Provence pour des raisons personnelles et de carrière. La personne de B. Pouyet personnifie le compromis finalement passé entre l’université, le monde professionnel de l’urbanisme, et celui des élus. B. Pouyet témoigne à sa manière d’un certain retour aux origines de l’IUG, à l’ouverture vers l’extérieur. Farouche partisan d’une formation continue qu’il conservera après son arrivée, il lancera et développera l’apprentissage jusqu’ici réservé aux jeunes peu diplômés et aux professions de l’artisanat, du commerce ou de l’industrie. Ancien président de l’université des sciences sociales, membre de l’alliance universitaire (2), ancien élu local, il oeuvrera pour le déplacement de l’IUG jusqu’ici situé au coeur même de la ville, vers les cités périphériques, plus exactement à proximité de la Villeneuve, ancienne figure emblématique du « laboratoire grenoblois », expérience urbaine riche mais controversée.

Installé dans de nouveaux murs construits pour l’occasion en septembre 2000, l’IUG devient une des nouvelles pièces de l’ancien projet de création d’un second centre-ville à Grenoble, projet datant de la fin des années 1960 et en partie conçu par les fondateurs de l’IUG qui reprenaient une orientation du plan « Bernard » (3).

L’institut est ainsi devenu un symbole, discuté et discutable de l’intégration de l’université dans la cité, une cité au triple sens : topographique (la ville), politique (rassemblement des citoyens) et sociologique (regroupement de couches sociales défavorisées).

L’IUG n’a donc pas intégré le campus – il n’en a presque jamais été question – mais il essaye de s’intégrer, avec l’Institut de Géographie Alpine, dans un nouveau contexte urbain, celui encore une fois imaginé par les premiers fondateurs de l’IUG, qui étaient aussi des militants. Expérimentant la mixité sociale et la mixité des fonctions, l’IUG est venu rejoindre ce laboratoire urbain « in situ » et explosif qu’est la Villeneuve. Devenu depuis la fin des années 1990 et les années 2000 clairement membre d’une université en fusion, l’IUG demeure le digne héritier de ses fondateurs, au coeur des processus et des métiers de l’aménagement urbain.

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(1) D’où le choix finalement du nom d’« Institut »
(2) Qui a pris la suite des « amis de l’université », structure ancienne de liaison entre l’industrie et l’université
(3) Plan directeur d’urbanisme commandité par l’État à l’échelle de l’agglomération